Rencontre avec Tómas Lemarquis, acteur
Mon amie de longue date, Stéphanie K, voyageuse, rêveuse et traductrice entre autres choses, est tombée sous le charme d’un film qu’elle a pu découvrir en avant-première au cinéma City Club en présence de la réalisatrice Dominique de Rivaz. Pour nous, elle a pris contact avec l’un des acteurs de ce film suisse de fiction, Tómas Lemarquis. Jeune Franco-Islandais, il est parti à Berlin pour apprendre l’allemand et tourner Luftbusiness sous une impulsion passionnelle. Cette rencontre entre deux voyageurs et rêveurs mus par la passion vous fera découvrir un angle nouveau de ce film qui n’a malheureusement pas eu le succès qu’il méritait dans les salles. A découvrir en DVD !

En février, Luftbusiness, le dernier film de la réalisatrice Dominique de Rivaz, est sorti sur les écrans suisses romands. Je me suis retrouvée à l’avant-première un peu par hasard, mais le hasard fait parfois bien les choses! Luftbusiness, l’histoire de trois marginaux qui vendent des biens immatériels lourds de conséquences sur Internet pour améliorer leurs conditions de vie, m’a tant touchée que j’ai senti le besoin d’ajouter une petite touche personnelle pour encourager les gens à le voir. Le monde parallèle aux allures de contes dans lequel évoluent les trois personnages est rempli de magie et ces trois anges, rattrapés en pleine chute dans un monde brutal mais si humain, m’ont laissée aussi songeuse qu’émerveillée. Je ne vous livrerai donc pas une critique du film, puisque je n’ai pas envie d’être objective, mais plutôt l’interview du comédien Tómas Lemarquis, qui incarne Filou, l’un des trois anges marginaux. Il a bien voulu répondre à mes questions alors qu’il venait de finir un film en Islande, là où il a grandit. Je vous laisse donc lire ce que Tómas a à partager sur Luftbusiness, son parcours et le cinéma islandais :
1. Dis-nous d’abord qui tu es.
Je travaille comme acteur et comme artiste plasticien, c’est-à-dire que je fais des collages, des dessins et des installations. Je suis né et j’ai été élevé en Islande jusqu’à l’âge de 20 ans. J’ai fait mes études au cours Florent, puis je suis retourné en Islande, où j’ai étudié aux Beaux-Arts. Mon premier vrai rôle au cinéma a été celui de Nói dans Nói Albínói; c’est ce film qui m’a permis d’avoir un agent à Paris. J’ai ensuite travaillé un peu en France, j’ai joué dans un film de Richard Dembo qui s’appelle La maison de Nina, puis j’ai travaillé comme artiste et j’ai fait des expos. Ensuite, j’ai rencontré Dominique de Rivaz. Pour le rôle de Filou dans Luftbusiness, je suis allé m’installer à Berlin et j’ai appris l’allemand en neuf mois. Je ne parlais pas un mot d’allemand avant. Ce projet était une sorte de pari que nous avons fait elle et moi. Berlin m’a bien plu, donc je m’y suis installé; ça fait deux ans que j’y suis. Au mois de juin, j’ai fait une expo solo dans une galerie à Berlin. En septembre, je suis venu en Islande et j’ai joué dans une pièce de théâtre; je n’avais pas fait de théâtre depuis huit ans. J’ai enchaîné avec le quatrième long métrage du réalisateur Hilmar Oddsson, dans lequel je tiens le premier rôle. Le tournage s’est terminé il y a trois jours. J’ai joué dans un court métrage en France pour Canal +, qui s’appelle Ich Bombe. Au mois de mars, je vais participer à un court métrage en France; avec Clotilde Courau. Je fais aussi beaucoup de voyages. Cet été, je suis allé faire 280 km en kayak au Groenland, on était un groupe de cinq, on avait juste des GPS, des tentes et de la nourriture à sec. Je pense que je vais aller faire un grand voyage bientôt, mais rien n’est encore fixé.
2. Tu es islandais et français, mais tu joues en allemand dans Luftbusiness. Dis-nous ce que le fait de jouer dans une autre langue que ta langue maternelle, dans un film réalisé par quelqu’un d’une culture différente, t’a apporté.
Déjà, j’ai appris une nouvelle langue et j’habite maintenant à Berlin, ce qui a beaucoup changé le parcours de ma vie. C’est ça que je trouve intéressant : s‘impliquer à 2000 % dans ce qu’on fait et être prêt à vivre de grands changements. Comme Dominique de Rivaz vient de la de Suisse romande, on parlait toujours en français. Je me sentais plutôt proche d’elle d’un point de vue culturel. On s’est bien rejoints. Son monde imaginaire est un peu comme un conte, un monde un peu parallèle. Ce qui a beaucoup influencé Dominique, c’est qu’elle est une étrangère à Berlin. On avait ce point en commun : on était deux étrangers à Berlin.
3. Selon Dominique de Rivaz, tu t’es beaucoup investi dans le rôle de Filou. Peux-tu nous en dire un peu plus sur cette préparation?
Financièrement, c’est difficile de monter un film, et ça n’a pas été facile pour ce projet-là. J’ai pris le risque, j’y ai cru, je suis allé m’installer à Berlin, mais j’avais très peu de sous. Pendant ces neuf mois, j’ai vécu avec trois fois rien. Mais sans souffrir, au contraire. C’était une expérience intéressante. Je voulais savoir ce que c’était de vivre avec très peu de moyens, un jean, un pull, très simplement. Mon personnage vit à moitié dans la rue, ça aurait été contre le rôle de vivre dans le grand luxe.
4. Selon moi, la scène durant laquelle Filou joue de la guitare pour les morts est une des plus belles du film. Quelle signification cette scène a-t-elle pour toi, et comment interprètes-tu la fin du film?
La fin qu’on voit dans le film n’est pas celle qui était écrite dans le scénario. Souvent, les films changent beaucoup au montage. Je pense que le mieux c’est que la fin soit assez ouverte, pour laisser libre cours à l’interprétation. En quelque sorte, Filou retrouve son âme en jouant pour les morts.
5. Le cinéma islandais semble très productif et, d’après ce que j’ai pu comprendre, les Islandais aiment voir les films locaux. Comment expliques-tu cela?
En Islande, les gens vont beaucoup voir les films islandais. Ils essayent de soutenir leur cinéma. En Europe, c’est quand même les Français qui vont le plus voir leurs propres films.
6. Les films européens, dont les films suisses, passent-ils en Islande? Y a-t-il un intérêt de la part de la population islandaise pour les films provenant d’autres pays européens?
Non, pas assez, malheureusement. Il y a quelques festivals de temps en temps, mais pas beaucoup. Par contre, beaucoup de gens fréquentent les festivals. Le marché est petit, on n’est que 300 000 habitants.
7. Penses-tu que les films islandais peuvent être exportés ou sont-ils très liés à la culture islandaise?
Il y a de tout, ça dépend des films. Nói Albínói est un film assez international qui peut bien marcher partout, tout en étant spécifiquement islandais. Tout dépend du scénario et du réalisateur, il n’y a pas de règle.
Propos recueillis par Stéphanie Klebetsanis, 2009
Pour une salle cinéma suisse à la cinémathèque suisse
J’hallucine. Voilà que je me mets à préparer un petit “guide du spectateur” orienté cinéma suisse, me disant qu’à la Cinémathèque Suisse, dont les deux salles de projections se trouvent à Lausanne, je devrais bien y trouver de quoi alimenter mon mince projet. Sur le site officiel de la-dite fondation, hautement financée par la Confédération Helvétique, j’y découvre le juteux programme concocté, comme toujours, pour les deux mois à venir. Il y a du Gus Van Sant, du Paul Newman, du Steve Soderbergh du Michel Piccoli… Je ne trouve de “suisse”, finalement, que le nom de l’institution.
Rappelons tout de même que la Cinémathèque Suisse possède un cahier des charges qui dépasse largement la projection de films à trois séances par jour. L’antenne de Penthaz, ou “nerf de la guerre”, regorge de personnes qui s’occupent de récupérer plusieurs copies ainsi que le matériel iconographique de chaque film qui sort dans le pays, de les cataloguer, de les archiver, de gérer leur location par des salles à l’extérieur, d’entretenir, réparer ou contrôler ces milliers ou millions ou même milliards de kilomètres de pellicule.
Cela dit, en ce qui concerne la programmation, je me demande si le pôle de Montbenon représente une sorte de vacances exotiques où il a lieu d’oublier le cinéma suisse.
Je me dis donc qu’en plus de son Cinématographe de 100 places et de sa salle Paderewsky de quelque 800 places qu’elle loue au moins une fois par semaine, la Cinémathèque Suisse se sent peut-être à l’étroit en ses murs du Casino de Montbenon. Je propose, histoire de ne pas me contenter de critiquer sans rien faire, que quelqu’un prête sa salle à la Cinémathèque suisse, – disons, une fois par semaine et c’est vraiment pas grand chose! – pour le cinéma suisse. Cela doit bien être possible, pour l’amour de l’art, pour faire connaître et dépoussiérer ces copies si bien conservées dans les réfrigérateurs de Penthaz…
Une utopiste, je le suis, c’est un fait. Je doute que quiconque ne se propose, comme ça, pour prêter sa salle et sa cabine au cinéma suisse qui, d’après ce que j’entends, “ne marche pas en salles”. Pourtant, je les projetterais volontiers, chers programmateurs de la Cinémathèque Suisse, je vous offre une journée par semaine de mon temps. Qui dit mieux?