Valet du rêve

Composition écrite le 26.04.2001 au Gymnase de la Cité pour Jacques Etienne Bovard, professeur de français et écrivain à ses heures (Nains de Jardin, Demi Sang Suisse, Les Beaux Sentiments, Une leçon de flûte avant de mourir aux éditions Bernard Campiche) qui m’a donné la note de 5,5 avec ce commentaire au bas de la page: Bon texte, un poil longuet au début mais très bien rattrapé et soutenu sitôt qu’apparaît le projectionniste.

Valet du rêve

Les spectateurs prennent place, accompagnés par une musique douce; ils se mettent à l’aise, posentleurs manteaux sur les sièges veloutés et vont s’acheter au bar de quoi mâchouiller jusqu’à l’entr’acte tant attendu. Ils parlent entre eux, rient, et peut-être que certains prêtent une oreille attentive à la musique discrète qui les accueille, tout en se créant un petit coin bien confortable. C’est l’heure, le gong résonne dans la salle de sa mélodie que les placeurs et les barmen connaissent si bien. Petit à petit, la lumière s’éteint. La musique, elle, se fait plus présente graduellement, sans pour cela que le spectateur ne se sente bousculé. Il attend que le film commence, il bavarde, sirote sa boisson, bien installé, tout en léchant son cornet vanille, et se réjouit de voir le dernier Spielberg dont on parle tant. Il est venu au cinéma, il a payé sa place, et il veut en avoir pour son argent: il veut voir le film, le reste, il ne s’en préoccupe pas. Il ne se demande pas d’où provient cette musique au rythme de laquelle il a pris place. Il ne réalise pas que ces quelques notes du gong ont dû être jouées par une personne, par cet homme qui le surplombe.

C’est que derrière cette magie de l’invisible se cache une personne de chair et d’os, un véritable homme qui fait en sorte que le spectateur se sente bien, qu’il soit accueilli avec de la musique, dont le travail consiste à ce que le film soit projeté sans problème et cela dans un cadre bien déterminé.

Derrière sa fenêtre, le projectionniste est attentif au moindre détail. Même si pour lui, tous ses gestes sont devenus une habitude et même s’il les exerce machinalement, il n’en est pas moins capable de reconnaître un problème au simple bruit de son projecteur “Cinemeccanica” dont il connaît chaque pièce par son nom. Il touche avec délicatesse cette machine qui ronronne, il la nettoie après chaque passage de bobine, il fait reluire ces galets, ces débiteurs, il vérifie le trajet tortueux de la bande… D’une main, il diminue le volume de la musique dans la salle, d’une autre il joue les quelques notes pour appeler le public , puis il remet plus fort la musique pour bien montrer que la séance va commencer. Pendant ce court laps de temps, le projectionniste a sélectionné un morceau qui dure suffisamment pour que le public ait le temps de s’installer, et pour que la série de diapositives ait le temps de défiler… Il sait que c’est la séance de 18:45, et que les dias prennent environs quatre minutes trente. Il a baissé la lumière petit à petit en commençant par la corniche, puis les appliques sur les côtés, pour finir par l’écran qu’il éteint complètement en même temps qu’il envoie les dias. Le public est silencieux, il bouge encore un peu, mais il se sent bien.

L’impatience monte, Le public a hâte que le film commence et se passerait bien de cette longue suite de diapositives. Les gens se remettent à parler, alros que là-haut, derière sa petite fenêtre, l’opérateur fait attention au moindre détail. Son temps lui est compté, dans trente secondes il va lancer le projecteur, il arrêtera la musique et les diapositives, tout en éteignant complètement les appliques. 3… 2… 1… il lance le projecteur, voici la publicité. Les spectateurs aiment ou n’aiment pas, la salle est bruyante de toute manière. Certains rient, d’autres sont irrités par ce matraquage de cigarettes et d’alcool. La salle est bruyante, mais l’opérateur le sent vivre, lui, derrière tout le monde, et personne ne l’a encore aperçu. Personne, parmi ces trois cents spectateurs qui composent le public n’a pris la peine de se retourner pour regarder derrière lui. Tout se passe si bien, tout est si fluide, la musique, la lumière qui s’eface, pour revenir sous forme d’image sur l’écran… Tout se passe de manière si fluide qu’on se surprend à oublier l’homme, à l’ignorer pour le remplacer dans notre imagination par une machine. “Les projectionnistes n’existent plus, ce ne sont plus que des presse-boutons”… A quel degré la machine a-t-elle asservi l’homme pour qu’il dénigre ainsi son prochain? Pourtant, si le spectateur faisait un quart de tour sur lui-même, il apercevrait le visage de l’homme à côté du projecteur, qui, au regard concentré sur l’écran, est en train de se battre contre l’image floue en réglant sans cesse la netteté et qui, pour éviter les craquements désagréables des collages entre chaque publicité, enlève le son et le remet, toujours au bon moment. Attentif, il se prépare à changer de format à la fin de la dernière publicité, il passera en “scope”, format qui nécessite un anamorphoseur. C’est toute cette synchronisation des mouvements, cette précision que le public ignore, qu’il dénigre.

Le film a commencé, le projectionniste a maintenant quitté la cabine, il est tranquille pour un moment. Il boit son café au bar, et encore une fois, autour de lui au café les gens assis ne se doutent pas que cet homme exerce un métier si mythique, mais en même temps si méconnu de projectionniste (ou pour être plus moderne, d’opérateur de cinéma). Personne ne lui adresse la parole pour lui demander ce que cela fait d’être responsable d’une copie qui peut valoir quelques centaines de milliers de francs, et surtout, d’être le faiseur de rêves d’un publicéphémère. Qui peut se douter que cet homme n’a pas droit à l’erreur? Son erreur, si infime soit-elle, ne passe jamais inaperçue: c’est toujours une séance gâchée, une frustration double: d’une part il détruit la magie du cinéma en se manifestant par son erreur, et d’autre part il n’a l’impression de n’exister que, et uniquement à ce moment là, dans son erreur. Ce ne sont que des visages mécontents qu’il connaît, qui l’ont regardé, qui l’ont connu, derrière sa fenêtre. Mais lui, à ce moment là, il se sent exister. Il croise le visage de ces gens qui l’ignorent d’habitude. Il est le seul maître à bord et cela, personne ne peut l’ignorer à cet instant: Il devient un sauveur du rêve. En héros silencieux, il dépanne la machine qui redémarre. Le film recommence, et le public, apaisé, l’a déjà oublié.