Râles de cinéphile
Ceci est une lettre que j’avais adressée aux journaux de Suisse romande et qui avait été publiée dans le Courrier, en 2003. J’y explique pourquoi à mon sens et à cette époque là (juste avant l’ouverture du Flonplex, alors que toutes les salles à écran unique fermaient les unes après les autres à Lausanne), les multiplex ne fonctionneraient pas et feraient fuir les cinéphiles. J’y fais une dichotomie claire entre cinéphile et cinéphage : le premier aime les versions originales et les films d’auteur, alors que le second aime les films d’action, les comédies grand public et les blockbusters.
Cette dichotomie me paraît aujourd’hui pleine de clichés et mes deux années de sociologie m’auront au moins permis de prendre un peu de recul… C’est bien plus complexe que cela, car sans vouloir creuser plus, il est évident que pour beaucoup de personnes, il est possible de s’intéresser à tout ce qui se fait, ce qui est même à encourager vivement. Tout est une question de positionnement par rapport à ce que l’on voit, mais encore une fois, c’est plutôt bien qu’il y ait plusieurs types de spectateurs. Il n’y a pas les bons et les mauvais spectateurs! La richesse du cinéma vient du fait qu’il peut toucher tout le monde, pour des raisons très diverses.
Comme nous n’avons pas, je crois, de recherche sociologique qui permettrait de dire exactement pourquoi les gens vont au cinéma, alors qu’ils peuvent très bien rester à la maison, la seule réponse qui me vient, c’est parce qu’on recherche un peu de convivialité, et qu’en même temps, on veut sortir de chez soi. Cela même si, finalement, on ne fait pas forcément des connaissances au cinéma, puisque la salle obscure ne s’y prête pas vraiment, quoique… La dimension de sociabilité doit donc tenir une place très importante dans l’acte d’aller voir un film au cinéma, ce qui est l’enjeu principal dans le débat “les salles à écran unique (plus conviviales) contre les multiplex (froids, “usines à films”). Cette “pré-notion” est à revoir, je pense, puisque apparemment les multiplex n’ont pas fait faillite, et les spectateurs, tous confondus, y vont, et continueront d’y aller.
Les salles modernes seraient-elles des supermarchés du film?
CINEMA: Une lectrice exprime son inquiétude face à la fermeture des salles à écran unique dans les villes de Suisse, et particulièrement celles de Lausanne.
La fermeture de presque toutes les salles à écran unique à Lausanne suscite de vives réactions de colère de la part des cinéphiles de la ville. Il paraît donc avisé de se pencher un instant sur les raisons qui poussent les exploitants de salles à opter pour des multiplex plutôt que de remettre leurs salles à neuf. Il devient en effet de plus en plus clair que l’avenir du cinéma se fera sous le signe du multiplex: Lausanne en comptera au minimum trois, (Cinétoile, Les Galeries, Le Flon) et peut-être quatre si le projet du Rôtillon aboutit.
Les exploitants pensent-ils nous soulager de la difficulté du choix de la salle en le restreignant de plus en plus? Le fait est que l’heure est grave pour les cinéphiles. En effet, multiplex veut souvent dire programmation commerciale et qualité de projection médiocre.
Cependant, réfléchissons aux motivations des exploitants qui les poussent à fermer toutes les salles à écran unique pour les remplacer par de grands centres pouvant accueillir près de mille personnes à la fois et offrant un choix varié de films, ce que nous appelons Multiplex. Pour quelles raisons Europlex se permet-il de payer le loyer de toutes ses salles fermées (Eldorado, loyer dû jusqu’en 2006) plutôt que de tenter de faire revivre a salle? Il semblerait que cette démarche traduise un mal plus profiond que le simple souci de se mettre technologiquement à jour, ou de créer un “espace plus convivial”.
Si nous orientons notre réflexion du côté du spectateur qui déserte ce type de salles, un premier obstacle survient: les prix des billets. Allant chercher de plus en plus haut pour une place de cinéma (16 francs prix plein à Lausanne), pour les boissons (4 francs le soda), les snacks (5.50 francs le hot dog!), ces tarifs ont évidemment pour conséquence de refroidir le client. Ainsi, il faudra bien l’admettre, la désertion lente mais effective des cinémas à cause des tarifs prohibitifs se fera au profit du home cinema. Il est clair que les moyens audiovisuels actuels, si performants, donnent un accès de plus en plus facile à bon nombre de cinéphages, qui préfèrent rester chez eux pour voir le dernier Spielberg avec quelques mois de retard (dans le pire des cas) plutôt que de payer 16 francs pour se retrouver dans une salle bondée, crissant et empestant le pop-corn de partout! Ainsi, en gardant cette politique, les multiplex n’ont guère plus de chances de durer que les salles en voie de fermeture.

Ensuite, ouvrir un multiplex, c’est vouloir centraliser les employés ainsi que le matériel, ce qui revient à dire “rentabiliser” ces mêmes choses. Ce genre de complexe possède en effet cet avantage attrayant de pêrmettre à un seul employé de s’occuper de plusieurs salles en même temps, ce qui n’était pas possible avec des salles dispersées dans la ville. Il devient ainsi absolument utopique de chercher l’aide d’un placeur pour trouver une place libre dans le noir; il est encore plus improbable de réussir à trouver un opérateur si un problème survient (puisque c’est vous qui devrez l’en avertir, - lui ne sera pas au courant!- puisqu’il court sans arrêt d’une salle à l’autre). Promouvant la rentabilité, le principe du multipex a donc des conséquences non-négligeables sur la qualité de l’accueil ainsi que de la projection elle-même.
Alors finalement, qui sera séduit par ce concept? Les cinéphages aimant les films d’action, les grosses productions américaines ou les comédies franchouillardes qui passent en général dans les complexes qui possèdent un matériel de pointe home cinema n’y mettront certainement jamais les pieds, puisque les films qui y seront programmés sortiront en DVD beaucoup plus rapidement que les petites productions plus personnelles qui passaient dans les salles telles que le Lido, le Bourg et le Palace. En plus, si c’est pour aller voir un film rayé après une semaine à cause du stress qui pèse sur les opérateurs les faisant commettre des erreurs de chargement… il est quasiment certain que ce public-là, à moyen terme, désertera les cinémas. Dommage pour les exploitants: c’est précisément ce public qu’ils visaient. Quant aux cinéphiles, les multiplex ne les séduiront pas et cela parce que la programmation ne leur est pas destinée. En effet: rares sont les versions originales (elles n’attirent pas assez de monde) et surtout, rares sont les films qui ne sont pas uniquement des divertissements à grands moyens. Ainsi, ne restent que les personnes ne possédant pas de home cinema performant qui aiment aller dans les salles obcures pour se divertir sans forcément savoir quel film ils vont voir au préalable. Cela est dit noir sur blanc dans l’interview de Brian Jones, directeur Général d’Europlex Cinemas, qui se trouve dans le fascicule Orange Cinema distribué gratuitement dans les salles de la filiale:
Quel genre de films allez-vous projeter au Flon?
B.J.: Notre but est d’offrir un grand choix de films à nos spectateurs. Nos clients peuvent ainsi venir au cinéma sans nécessairement savoir quel film ils iront voir, ils pourront décider une fois sur place.
Les salles de cinéma modernes seraient-elles alors des supermarchés du film? Les spectateurs seraient-ils pris pour des consommateurs écervelés, ne sachant plus que faire pour s’amuser en fin de semaine? L’heure est grave, je le répète, le cinéma est en train de disparaître et la construction de tous ces multiplex reflète bien la politique de l’autruche des exploitants, des distributeurs gourmands (50% de la recette à la sortie d’un film dans une salle) ainsi que de toute l’industrie du cinéma, qui est en train, si ce n’est de creuser sa propre tombe, de perdre son identité.