Le projectionniste grincheux

Composition écrite le 23.11.00 au Gymnase de la Cité à Lausanne pour Jacques Etienne Bovard qui a commenté ainsi : “Bon texte. Qualités d’observation.Et en commentaire aux lignes centrales de l’avant-dernier paragraphe: Non! Il y avait là une scène à écrire (dialogues…), à offrir au lecteur. Ton sommaire aplatit l’effet, donc la saisie d’un moment précieux.”

Le projectionniste grincheux

“Tu veux un café?”
Regard las, presque méprisant pour toute réponse, une pièce de cinquante centimes posée sur la bar atteste les soupçons de la barmaid qui se met à préparer le café “employés”. Elle tire une capsule de Mastro Lorenzo (moins cher que La Semeuse pour les employés, mais nettement moins bon aussi), elle prépare la sous-tasse avec la crème, l’Asugrin à la place du sucre, la cuillère, car elle connait les petites habitudes de chacun. Philippe est là, accoudé au bout du bar, il suit de son regard de chien hargneux chaque geste de la barmaidqui s’en voit ennuyée. A chaque fois c’est pareil, elle se met à stresser pour un pauvre café; c’est comme si ces yeux envoyait un éclat matériel, méfaste. Elle le ressentaitcomme un frisson dans son dos et se dépêchait de servir ce breuvage pour enfin être libéréede cette emprise maléfique. Mais ce jour là elle reste calme, elle sourit et, ne sachant elle-même pas pourquoi, elle demande timidement: “ça va, Philippe?”et dès qu’elle entend sa propre voix prononcer cecr mots elle sursaute, elle prend peur, elle regrette. Peut-être va-t-elle réveiller l’ogre?
“T’as deux ou trois jours pour en parler?” Presque pas agressif, presque plaintif, Philippe semble être là dans un rare moment de faiblesse dont on aimerait profiter pour connaître cette personnalité cachée, peut-être tendre, peut-être humaine? L’ogre Philippe a peut-être un côté agréable que seule la faiblesse sait mettre à nu. Quoi qu’il en soit, ils n’ont toujours pas eu de conversation; ayant vaguement offert son oreille à ses propos sur le statut stable et “microclimatique” de l’humeur de Philippe, elle ne s’en voit guère plus avancée, l’homme repart comme il est venu, sans rien dire, car c’est l’entr’acte.

Après un an ou presque de côtoiement plus qu’hebdomadaire, le mystère du projectionniste grincheux subsiste toujours. Petit, le dos légèrement recourbé, avec un corps assez dense, surmonté d’une tête assez démessurée en comparaison de la taille, il paraît se défendre ou s’imposer aux autres par son mépris silencieux, son espionnage camouflé derrière ses livres de science-fiction. Sa tactique est terriblement efficace, entre nous. ll n’y a personne qui ait autant d’effet sur les autres au sein des employés que Philippe. Son “ effet” se résume généralement à rendre irritables ceux qui l’entourent ou qui ont affaire à lui. Il ne fait rien, ne dit rien, mais il communique d’une manière presque extra-sensorielle son mépris pour les autres. En fait, ses “victimes” parlent de “mépris” ou de “complexe de supériorité” sans réellement creuser la question. Elles se sentent désarçonnées par son regard qui n’a pas de barrières, qui ne faillit pas au réciproque et qui soutient l’autre sans sourciller. Certaines personnes rient bêtement lorsqu’elles sont piégées par cette emprise, et se sentent d’autant plus ridicules puisqu’il ne répond pas à leur rire “bouée de sauvetage”; au contraire, il se mettra à les ridiculiser jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’elles se rendent compte que leur bêtise, c’est le fait d’interpréter un regard “neutre”. D’après lui, cette réaction est typiquement féminine, – il en a à dire sur les femmes – car elle ne conçoivent pas qu’un homme puisseposer son regard de manière intense sur une personne ou sur un objet sans forcément viser cette personne ou cet objet. “Je pourrais très bien être en train de penser que deux et deux font quatre” dira-t-il.

Tous les clients sont servis, ils bavardent bruyamment en fumant leur cigarette, c’est le moment de relancer la séance. La barmaid, comme à son habitude, appelle en cabine:
- “Ouais?”
- “Tu peux y aller!”
- “C’est quand je veux!”
- …?
Elle se dit qu’elle a rarement vu plus avenant. Ce qui est sûr, c’est qu’il ne motive pas la bonne humeur. Cette habitude qu’il a de descendre de son “antre” pour déglutir ses cafés quotidiens, de s’asseoir sans rien dire à une table la tête cachée derrière son Histoire de l’avenir est une agression perpétuelle pour ceux qui n’ont pas la conscience tranquille (en se sentant responsables de son attitude). D’où vient cette frustration, ce sentiment d’être agressé par de l’inaction, de l’absence de communication phatique? Elle doit certainement venir de la manière dont l’attitude du personnage est interprétée, peu avenante, il est vrai, mais en rien agressive. Philippe aurait-il alors raison?Transcenderait-il tous les codes sous-entendus par un consensus secret, ces codes qui régissent ce que tel ou tel regard, tel ou tel mot signifie?Serait-il tellement en- dessus de cela qu’il ne se rendrait même pas compte de l’irritation q’il suscite, et surtout, qu’il ne s’en sentirait pas pour le moins du monde responsable?

Il est revenu, un autre livre à la main, cette foi-ci comportant les mots “apocalypse”, “post-nucléaire” et d’autres encore dans le même ordre. Essuyant la vaisselle de l’entr’acte, la barmaid en profite pour l’espionner, elle aussi. C’est fou ce que l’intérêt naissant pour une personne peut vous la montrer sous un autre jour. Cet intérêt, quant à lui, elle ne sait pas trop d’où il vient, mais il la stimule. Il doit correspondre à un changement d’état d’âme, puisqu’au lieu de frustration, l’attitude du projectionniste grincheux suscite en elle de la curiosité maintenant; là où jadis elle aurait été heurtée, elle recherche aujourd’hui à comprendre le mécanisme caché de cette personnalité, et pour elle, “ comprendre, c’est déjà pardonner”. Elle décide de s’approcher et lui demander ce qu’il lit. Pas l’air d’être dérangé pour un sou, Philippe se lance généreusement dans une longue explication du sujet passionnant de sa thèse qu’il est en train de faire en histoire du cinéma… Elle n’en croit pas ses yeux ni ses oreilles: ce Philippe qui peut passer pour le plus épais des rustres, le plus muet des murs du cinéma se transformait sous ses incantations magiques en un homme brillant, subtil, extrêmement riche et attirant. Il lui apparaît soudain sous toute sa splendeur, elle ne peut détacher ses yeux de lui, elle aime voir bouger ses lèvres qui l’emportent dans un ravissement intellectuel, tout en la plongeant dans un univers utopique, d’îles merveilleuses, d’extra-terrestres, de communisme, de dystopie, “… mais voilà, il ne faut plus voir l’utopie en tant que eu-topos mais en tant que ou-topos pour en saisir le sens…”

Lorsqu’elle revient à elle, elle a l’impression d’avoir découvert une perle dans une huître. Elle se dit qu’on peut passer à côté da tant de chosesen se sentant blessé par des mots, par des attitudes et inversement, en faisant prueve de tant de réserve camouflée sous de la modestie.

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