La vie et l’opérateur

Il n’est parfois pas si simple de concilier la vie d’opérateur et la vie tout court. Je voulais dans un premier temps dire “et celle d’étudiant”, mais je me rends compte que de manière générale, le métier d’opérateur est difficilement compatible avec une vie sociale, lorsqu’on l’exerce régulièrement. Rien qu’un 50% à côté d’une première année universitaire, ça fait beaucoup. Perpétuellement crevée, voire morte-vivante, j’ai l’impression de faire mes gestes en mode “pilotage-automatique” la plupart du temps et ça commence à m’effrayer un peu.

Je dois dire que malgré tout l’attachement que j’ai pour mon travail, pour ma ou mes salles de cinéma, j’en arrive à ne plus pouvoir me motiver à y retourner. Car le métier est répétitif et comporte de nombreux désavantages pour mener une “vie normale”, c’est-à-dire un tant soit peu en connection avec les autres, en ce qui me concerne.

L’opérateur finit tard, il est dans son monde pendant des heures, reclus dans sa cabine ou dans l’espace relativement limité de son cinéma, dans la pénombre, et a besoin d’un moment pour se rhabituer au contact des autres. Je parle surtout pour moi, ne pouvant pas me permettre de généraliser, mais je sais qu’après une soirée de travail, je ne fais rien d’autre que de me vider la tête quelques minutes sur mon iBook en surfant sur le Net, ou à regarder des émissions nulles à la télé. La motivation pour faire autre chose, sortir ou lire un livre est juste anéantie par la fatigue d’être constamment en décalage avec les horaires “sains”, qui sont ceux du soleil, qu’on le veuille ou non.

Surtout que pour l’uni il faut se lever tôt. En tout cas c’est mieux. Les cours avant 10 heures, je fais presque une croix dessus tellement je suis incapable de me lever le matin, même avec la meilleure volonté du monde. Cas typique de “conflit de rôles” dans le langage sociologique.

Et vu qu’on est tout le temps enfermés, on devient renfermés. On se déconnecte du monde réel, en quelque sorte, à moins de s’astreindre à une hygiène de vie qui pourtant, sera en désaccord avec les besoins naturels de se reposer et de dormir ses huit heures par nuit (pour ma part, au minimum). Certains en sont capables et sont admirables pour cela, mais je ne sais pas de quoi ils sont faits!

Je relativise un peu, car maintenant que j’ai des cours à suivre, je reprends un peu l’habitude de voir d’autres personnes que mes collègues, d’autres endroits que mes salles de cinéma, et je me force tout de même à y aller la plupart du temps. Lorsque je ne faisais que travailler en cabine, sans avoir une quelconque autre activité à côté, je ne vivais qu’en fonction de mon cinéma. Mes horaires étaient calqués sur ceux des séances, je me levais vers 12h00, me couchais vers trois heures du matin, après avoir regardé deux DVD au moins, et c’était un train de vie déprimant. Cela dit, cette situation était pour une grande part de ma faute, car j’aurais pu me discipliner un peu.

Ce que je veux dire cependant, c’est qu’il est facile de tomber dans une sorte de “monomanie”; ne plus passer son temps qu’à aller bosser, et lorsqu’on a congé, on va voir un film ou juste boire des verres avec les collègues. Car par définition, le cinéma est un endroit public, alors il est difficile de ne pas passer “dire bonjour” quand on est en ville ou qu’on habite le quartier, ce qui était mon cas à l’époque.

Ainsi, je ne suis pas complètement étudiante, ni complètement une travailleuse, une “opératrice”, qui en fait son métier. En tant qu’étudiante, il y a une multitude de choses que je ne fais pas : je ne mets pas mes notes au propre le soir, je ne les relis même pas; je ne vais pas à la bibliothèque après les cours pour bosser, je file au travail. Je ne fais pas les lectures à l’avance, je les fais quand je peux, à la dernière minute. J’écris, je lis, je bosse pour l’uni derrière mon hublot, pendant que la bobine tourne, avec toujours les yeux rivés sur le moniteur de contrôle, le téléphone qui sonne, des affiches à mettre…

Je fais ce travail comme un job d’étudiant, alors que j’aimerais le faire à fond ou pas du tout. Il y a tellement de choses à faire dans un cinéma qu’on pourrait passer son temps à fignoler, à nettoyer, à améliorer… Je fais tout d’un coup, rapide et efficace, mais les grands projets sont toujours remis à plus tard. Aux prochaines vacances académiques…

Quant à toute la vie sociale qui va avec le statut d’étudiant, comprenant les fêtes pour chaque occasion et chaque faculté, les concerts organisés, les manifs, les associations et j’en passe : tout cela est “terra incognita” pour moi. Peut-être que je ne loupe pas grand chose en ce qui concerne les fiestas estudiantines, mais en ce qui concerne l’engagement associatif, cela me ronge un peu. “J’aimerais bien, mais je peux point”!

Ma conclusion tient à dire qu’aussi magique que la profession puisse paraître, à long terme et à forte dose, il peut vraiment devenir nuisible pour la santé physique et psychique. Sachant que la plupart n’admettent pas ce fait, je vais amoindrir mes dires en disant qu’une bonne auto-discipline et une volonté de fer, additionnée à un groupe d’amis et de proches arrangeants peuvent nous sauver. Ne possédant pas tous ces facteurs de qualité, je suis fatiguée et je me demande sérieusement si c’était une bonne idée que de reprendre des études maintenant…