Publicité au cinéma

Cet article date de 2005, à l’époque où la publicité au cinéma était en train de passer de la pellicule à la vidéo. Il y a eu de nettes améliorations depuis, mais je voulais simplement remettre cet article à la disposition des lecteurs qui en auraient besoin, sorte de témoignage de première main de cette transition qui fait désormais partie du quotidien des salles suisses.

Si vous allez régulièrement au cinéma en Suisse, vous aurez pu constater que la publicité y est principalement programmée par une entreprise nommée Cinécom, dont le slogan est “la publicité au premier rang au cinéma et à la télévision”. Cette entreprise, qui a le monopole à 90% en tout cas du marché de la publicité dans ces deux médias, est récemment passée à la projection vidéo de ses spots. Cette “révolution” a, semble-t-il, bénéficié d’une très bonne presse avant même que le spectateur ne puisse en voir la couleur.

Cet enthousiasme outrageux des principaux intéressés ne pouvait que laisser planer un sérieux doute quant à la réalité pratique de la démarche. Surtout que de la bouche des exploitants ou des annonceurs, nous n’avons pas entendu grand chose : autre source de sérieux doute. Il est évident que ces derniers ont eu à assumer une bonne partie des frais de modifications parfois importantes des cabines de projection de leurs salles.

Ces modifications, propres à chaque cabine, impliquaient le rajout de lignes électriques alimentées en permanence afin de permettre le téléchargement pendant la nuit des spots à projeter via l’ADSL; de trouver un endroit où placer le projecteur vidéo en cabine (ce qui a posé pas mal de problèmes dans certaines cabines très exiguës); de tirer des kilomètres de câbles, de passer du temps à les cacher, de faire les multiples réglages sur le projecteur vidéo ainsi que sur le serveur (un processeur DTS par salle); et surtout, de trouver un moyen pour que les automates de certaines salles fonctionnent avec les nouveaux appareils. A l’heure qu’il est, certains opérateurs vivent le martyr pour les rendre compatibles.

Le point crucial cependant dans tout cela reste le fait que finalement, si les exploitants désiraient projeter de la publicité (ce qui est devenu une nécessité de survie), ils se trouvaient obligés de se plier à ces changements, et aux frais engendrés. Pour la petite histoire, Madame Schnegg du Capitole à Lausanne a eu le culot honorable de dire non! Elle se retrouve donc avec des spots 35 millimètres que Cinecom lui a fournis, qu’elle doit gérer et faire monter par ses opérateurs toutes les semaines, selon la programmation, et cela pour la modique indemnisation de 200.- par année. De qui se moque-t-on quand on sait que monter une dizaine de pubs sur pellicule prend au moins une demi heure par semaine, et qu’un opérateur est à un salaire horaire sur Lausanne de 20.- de l’heure au minimum?

En ce qui concerne les quelques communiqués de presse sur le sujet, émanant soit du fournisseur des projecteurs vidéo (Sanyo) ou de Cinecom, vous aurez l’impression que tout se passe pour le mieux dans le meilleur des mondes, et que surtout, le spectateur y gagne au change. La réalité est bien autre : les seuls qui y gagnent, c’est Cinecom qui réduit certainement de manière drastique son personnel (que deviennent les monteurs 35 millimètres? et les contrôleurs de publicité dans les salles?) et qui économise sur le prix d’envoi des copies 35 millimètres aux salles. En ce qui concerne les annonceurs, ils ont certainement dû mettre de l’eau dans leur vin, voici pourquoi.

“Grâce à un PC et à une ligne à haut débit (ADSL), les films publicitaires seront bientôt téléchargés dans chaque salle de cinéma pendant la nuit, depuis une centrale unique. Ils seront ensuite projetés sur l’écran au moyen de «beamers» haut de gamme.” Source.

Commentaire :
En réalité, aucun PC n’a été installé dans les cabines, il s’agit en fait d’un processeur DTS qui fonctionne comme serveur, équipé de lecteurs DVD inutilisables pour des DVD du commerce. De plus, si l’exploitant veut en profiter pour équiper sa salle du son DTS, il doit payer la licence en plus, sans quoi il ne peut pas décoder la piste sonore DTS du film. Comme cela a été le cas dans certaines salles déjà équipées du son DTS, leurs exploitants ont dû payer une deuxième licence DTS, parce que celle qu’ils avaient pour leur appareil ne correspondait pas au nouveau modèle.

Et concernant le téléchargement pendant la nuit des données via l’ADSL, on en est encore loin, puisque la plupart des salles de Suisse romande reçoivent toujours leurs spots sur DVD le mercredi même; la connection ADSL n’étant toujours pas au point.

“Les investissements, qui s’élèvent à environ 10 millions de francs, SERONT PRIS EN CHARGE ESSENTIELLEMENT PAR CINECOM, ET DANS UNE MOINDRE MESURE PAR LES EXPLOITANTS DE SALLES”. Source.

Commentaire :
Là je me permets de rire… Je me charge de poser la question à certains exploitants pour vous donner des réactions à chaud dans un interview prochaine, mais je peux d’ores et déjà vous dire que c’est loin d’être le cas!

“[...] Le numérique permettra ensuite de réduire les frais de production: pour chaque campagne, l’annonceur n’aura plus besoin de fabriquer 500 à 1000 copies de bobines pour une campagne nationale, ce qui lui permettra d’économiser de 10 à 20′000 francs. Un montant non négligeable, d’autant que le budget des petites productions publicitaires suisses dépasse rarement les quelques dizaines de milliers de francs.”
Source.

Commentaire :
Ce point étant certainement vrai en ce qui concerne l’économie sur le développement et le transport de la pellicule, il est important de mettre en avant la qualité à la limite du passable des spots numériques actuels. Compressés de manière extrême, ces spots qui doivent tenir sur un DVD donnent un résultat affreux à l’écran. D’une part les textes y sont très souvent illisibles et pixellisés, d’autre part les perforations des écrans de cinémas complétées par les pixels de l’image forment une trame des moins esthétiques. A ce niveau là, nous préférions certainement les raies de la pellicule…

Voici maintenant des extraits choisis du communiqué de presse de Sanyo que vous trouverez en entier à cette adresse.

“L’époque à laquelle de nombreux spectateurs attendaient le début du film pour s’installer dans la salle de cinéma est désormais révolue. La qualité médiocre des spots publicitaires décourageait bon nombre de cinéphiles de se rendre trop tôt dans leur salle obscure favorite.”

Commentaire :
Je crois que nous nous entendrons tous en disant que les cinéphiles de toute façon abhorrent la pub, qu’elle soit numérique ou pas, au cinéma, et qu’ils attendent patiemment le début du film en dégustant un bon café dans le hall du cinéma…

“Les avantages de cette nouvelle technologie sont multiples, aussi bien pour le cinéma que pour les annonceurs et pour les spectateurs. Les spots sont désormais LIVRES AU CINEMA CLIENT VIA INTERNET, par téléchargement direct sur le disque dur d’un ordinateur, à partir duquel ils peuvent directement être diffusés. Ceci permet à la société de commercialisation de REAGIR AU MOINDRE SOUHAIT DE SES CLIENTS, de façon plus rapide et plus souple que jamais. Les coûts de fabrication, d’expédition et de montage liés aux traditionnelles pellicules analogiques s’évanouissent.”

Commentaire :
Je doute que les annonceurs soient pleinement satisfaits de la qualité de leurs spots au cinéma pour les raisons expliquées plus haut, et je me permets aussi de sérieusement remettre en question la rapidité de réaction de Cinecom en ce qui concerne les désirs de ces mêmes annonceurs, ayant été témoin d’une erreur de programmation de spot à plusieurs reprises (un spot manquant pendant plusieurs semaines, un autre en en 4/3 au lieu de 16/9, des erreurs dans la distribution de ces spots entre les salles…) Bref, la liste serait longue. On se demande seulement si les annonceurs sont remboursés lorsque des bourdes pareilles sont commises.

Et je ne mentionnerai même pas le nombre de fois où les spots n’ont pas été diffusés dans les salles à cause de problèmes techniques dus à l’installation un peu chaotique du matériel!!!

Dindons de la farce, il est assez incroyable que les exploitants qui se sont vus imposer d’aussi lourdes modifications impliquant autant de frais, n’aient rien tenté pour contrer la décision de Cinecom. Il serait intéressant de connaître la manière dont le projet leur a été présenté, et surtout, de se demander si à la place de se tirer dans les pattes, ils ne feraient pas mieux de se la jouer solidaires quelques fois.

Le communiqué de presse de Cinecom (en allemand) que vous pourrez découvrir sur le site de Cinecom en fouillant un peu… Allez dans les “News” et sélectionnez l’info du 4 juillet 2005.

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