Vu par hasard sur Nouvo, l’émission de la TSR qui nous parle de technologie et de média, un petit reportage sur la rapide avancée du cinéma numérique dans les salles.
Un exploitant de Bülach a fait le pas d’équiper une de ses salles en numérique, plus précisément ce qu’on appelle le “cinéma D” ou “tout numérique”, dans lequel le film même y est ptojeté numériquement, sans que la pellicule n’intervienne à aucun moment du programme. La plupart des salles de Suisse sont depuis août 2005 équipées de projecteurs numériques pour tout ce qui concerne la publicité, mais en aucun cas le film lui-même, qui demeure en 35 millimètres, mis à part quelques petites productions dont le budget n’a pas permis de tirer une ou plusieurs copies pellicule. Cette période “transitoire” s’appelle le cinéma E (pour Electronique).
Le premier pas concret dans l’ère numérique a donc été fait par la publicité, ce qui a ouvert les yeux des encore récemment sceptiques opérateurs. Je parlerai dans un autre article des difficultés rencontrées par ces derniers face à la vidéo; mais ce qu’il faut savoir pour l’instant, c’est que bien peu d’entre eux sont formés pour être capables de s’adapter facilement à cette révolution, et que la volonté de s’y mettre n’y est pas non plus.

Il faut cependant faire la différence entre le cinéma E (du type de la projection des publicités) et le cinéma D, tout numérique : la raison pour laquelle les films ne sont pas projetés actuellement par les mêmes projecteurs numériques que ceux des publicités et que la pellicule subsiste encore, tient au fait que la qualité d’image n’est pas assez bonne. Les beamers fournis par Cinecom sont de bonne qualité pour de la projection sur des écrans de taille moyenne, mais vous l’aurez certainement remarqué, sur les grands écrans le résultat n’est pas très beau : pixels, trame… A moins d’utiliser les projecteurs “HD Cinema”, spécialement construits à cet effet et quatre fois plus chers que nos vieux projecteurs 35 millimètres, la qualité en termes de résolution, de finesse et de couleurs est toujours meilleure en pellicule.
Il est cependant vrai que ce cinéma E est un premier pas dans l’ère du numérique, il est la transition un peu problématique car pas très au point et forcément un peu pénible à regarder.
Ainsi les plus refractaires devront s’adapter, sous peine de ne plus trouver leur place dans un univers cinématographique en mutation. Si pour l’instant nous en sommes toujours à tester la nouvelle technologie numérique, et qu’elle demeure impensablement hors de prix pour les exploitants, il n’en est pas moins certain que ce n’est qu’une question de temps. Le temps que les prix baissent, et le temps de répondre à certaines question comme “qui va payer l’équipement des salles?”. C’est effectivement le problème épineux, car il est évident que ceux qui vont économiser le plus d’argent avec le numérique, ce sont les distributeurs de films, dont les frais d’envois des copies vont être nettement diminués.
Dans les premiers temps, certes, le support qui va demeurer physique, comme on nous l’explique dans Nouvo, sous forme d’un disque dur, passera tout de même entre les mains de notre chère Poste, à des tarifs cependant moins exorbitants. Puis dans un deuxième temps si tout se passe bien, ce ne sera plus que des ondes qui passeront dans les airs, jusqu’aux serveurs installés dans les cabines de projection. Ainsi, la mise en place sera certainement l’étape la plus coûteuse, mais ensuite, ce sera tout bénéfice pour les distributeurs. Ne serait-il donc pas honnête de leur part d’investir?
Quant à l’avantage du tout numérique en termes de qualité, il est clair que le spectateur a tout à y gagner, surtout dans l’état des choses actuellement. Je m’explique : je pense réellement que beaucoup de facteurs accumulés tout au long de la vie d’une copie pellicule contribuent à la discréditer, et à la condamner au triste sort d’être “obsolète”.
Car c’est bien de cela qu’il est question : la pellicule ne serait plus d’actualité en termes de qualité par rapport aux avancées de la vidéo qui permettrait des miracles en termes de luminosité d’image, de netteté parfaite, d’absence de défauts liés au passage de la pellicule dans la machine ainsi qu’au traitement donné par ses manipulateurs. Le critère des dépenses liées au transport ou au tirage ne joue, je pense, pas le rôle principal dans cette révolution.
Mais pour en revenir aux facteurs de détérioration de la pellicule, en voici quelques-uns :
- Déjà au moment du tirage de la copie, il y a des pertes énormes provenant d’une volonté d’économie émanant des distributeurs, poussant les laboratoires à utiliser une pellicule de moindre qualité. Les couleurs sont beaucoup plus fades, le grain est souvent affreusement gros, et il n’est pas rares d’avoir déjà des raies sur la copie neuve, j’imagine à cause de la rapidité à laquelle les copies sont tirées aujourd’hui, que le nombre croissant d’entre elles que l’on reçoit encore humides et qui gondolent en séchant ne fait qu’approuver.
- Les grandes majors ont une tendance égoïste à marquer leurs copies de codes sur quelques photogrammes du film, leur permettant par la suite de localiser les cinémas dans lesquels les “screeners” ont été filmés. Moyen pour eux donc, de “stopper” ou au moins d’endiguer le piratage. Certes, mais le spectateur qui paie sa place et qui perçoit tout de même ces points rouges sous forme d’images subliminales, y pensent-ils?
- L’étape du sous-titrage, aussi, pour les amateurs de versions originales, pose problème : combien de films sont projetés flous parce que les sous-titres sont mal gravés dans l’émulsion et qu’il est impossible de faire le point à la fois sur l’image et sur les sous-titres? Ne connaissant pas bien moi-même la technique utilisée en détail, sauf qu’il s’agit d’une gravure au laser sur l’émulsion photographique, je ne peux mettre le doigt exactement sur l’origine de ces mauvais sous-titres qui nous pourrissent la vie, mais je pense qu’il est possible d’améliorer leur qualité.
- La dernière étape qui elle encore parachève la détérioration de la pellicule, c’est évidemment la projection en salles. D’abord, qui dit multisalles, dit opérateurs stressés. De nombreuses raies pourraient être évitées s’ils avaient le temps de charger le projecteur sans se soucier de la prochaine séance à lancer. Cela dit, le chargement est une tâche répétitive qui à la longue ne demande plus beaucoup de temps, et que même dans le stress, les opérateurs savent très bien gérer. Mais plus grave encore, à mon avis, est la manière dont certains opérateurs traitent leurs films, soit par manque de conscience professionnelle, soit par manque de formation. Combien de fois ne me suis-je pas plainte de l’opérateur précédent qui avait probablement démonté son film avec les mains sales, dans une cabine poussiéreuse et pleine d’huile, et qui n’avait d’ailleurs pas pris la peine d’ôter tous les scotchs et marques diverses pour son prochain? C’est en effet une question de respect de ses collègues ainsi que de la pellicule elle-même que de bien la traiter. Rares sont aujourd’hui les opérateurs de ce type là; je les remercie ici pour leur travail!
- Le dernier souci est celui de l’entretien des projecteurs, des enrouleuses, etc., ou tout autre appareil par lequel le film passe dans son complexe trajet d’une bobine débitrice à la bobine réceptrice. Si une seule des pièce est mal orientée et que le film frotte trop dessus, des raies apparaissent. Si les divers galets, débiteurs dentés ou les patins sont sales, huilés ou défectueux, ce sont d’autres raies, d’autres taches, d’autres problèmes pour faire le point aussi. Ce sont autant de connaissances mécaniques que l’opérateur doit acquérir au cours de sa formation pour mieux entretenir son matériel, et ainsi prévenir les dégâts de film; ce qui, d’ailleurs, n’est que brièvement abordé pendant les cours officiels en Suisse.
Je pense sincèrement que l’enseignement de plus en plus sommaire et laxiste des cours d’opérateurs ne permetttent plus aux dernières volées d’être assez soigneux, ni assez attentifs aux détails. Il y a une certaine hypocrisie au sein de ce métier : on ne forme plus des vrais opérateurs, mais, grossièrement dit, des “presse-boutons”. Pour je ne sais quelle raison, un apprentissage de trois ans s’est transformé en un cours de 8 jours, avec en tout et pour tout, deux jours de pratique, et très peu d’exercice mécaniques.
Il est évident qu’ainsi, par les lacunes que permet une telle formule, l’opérateur récemment formé n’a pas acquis suffisamment de connaissances pour lui permettre de s’occuper de tout ce qui est de l’ordre du réglage fin et de l’entretien dans le détail du matériel.
La pellicule souffre donc, je dirai, d’un manque de considération depuis que nous “attendons” cette technologie révolutionnaire qu’est le numérique. Il y a comme une résignation au sein des formateurs, comme si le métier perdait de sa valeur soudainement, et que le savoir-faire ne valait plus la peine d’être enseigné, “parce que ça ne sert plus à rien”. Et c’est bien dommage.
Le cercle vicieux du discrédit de la pellicule commence avec cette perte de foi en la formation de la relève; il continue avec des distributeurs économes, puis avec des spectateurs déçus qui ne fréquentent plus les cinémas, ce qui pousse à limiter les frais partout où c’est possible : formation, copies de films, personnel de salles…
Le numérique entre donc en jeu comme un “sauveur” des salles de cinéma, et c’est peut-être vrai. Ma position est mitigée, mais je dois avouer qu’il est plus aisé de compter sur une technologie fiable et dont l’impact humain est nettement moindre, que de vouloir changer toute la chaîne cinématographique dans le seul but, finalement, de conserver une “poésie” du métier de projectionniste, bientôt obsolète. Cette guerre des “poètes” contre les “techniciens” est au centre du débat : les arguments des uns tenant pour le principal au fait qu’ils veulent garder contact avec la pellicule, car c’est ce qui fait l’essence de leur métier. Les autres ne voient que la performance technologique, la perfection de l’image, seule condition pour qu’une séance de cinéma en vaille la peine.
Ils partent du principe que les exploitants redeviendraient les seuls garants de la meilleure qualité possible de projection, et ne se feraient ainsi plus si facilement égaler par un équipement tout public. Le spectateur ne rechignerait plus à payer sa place pour aller voir son film s’il est projeté dans des conditions optimales.
Quant à moi, je suis d’avis que si les exploitants se plaignent aujourd’hui de la désertion de leurs cinémas, c’est un peu de leur faute. Sans être scandaleusement virulente, j’aimerais tout de même relever le fait qu’il n’y a aucune salle de la région lausannoise munie du label de qualité THX, mis au point par Georges Lucas, véritable pionnier du tout numérique, d’une part, mais surtout, d’une standardisation de la qualité de projection que ce soit sur le plan de l’acoustique ou sur celui de l’image. A visiter absolument pour de plus amples informations sur ce sujet, une page qui explique (en anglais) exactement quels sont ces standards.
Monsieur Lucas, ce grand homme, a vu juste à mon humble avis : il est nécessaire de rester au plus haut niveau de perfection technologique pour que le spectateur pense qu’il vaut la peine d’aller au cinéma, et tout le monde serait content, même les réalisateurs (pour une fois!). Mais ce n’est pas uniquement en s’équipant d’un projecteur numérique dernier cri que cette perfection est possible. La plupart des salles auraient besoin d’un bon lifting, notamment du point de vue de l’équipement sonore.
Donc avant de crier au scandale, à “l’invasion numérique” et à la “mort” de la pellicule, il faut y voir l’énorme avantage qualitatif qui va avec, à la condition que cette révolution propre à l’image soit doublée d’un souci de perfection qui touche l’expérience cinématographique dans son entier. Il est clair que les puristes du métier vont certainement grogner, car effectivement, leur métier va changer de manière drastique. Mais est-ce que vouloir garder bon gré, mal gré, une technologie qui n’est plus compétitive (pour toutes les raisons mentionnées plus haut), par pur souci d’identité, serait honnête pour les principaux intéressés, ceux qui remplissent les caisses des cinémas?
Les funérailles lentes de la pellicule ayant donc commencé depuis quelques années, il serait préférable que le rejeton prenne enfin cette relève, nous soulageant tous de cette transition peu agréable à regarder.